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La nouvelle pandémie du coronavirus : l’impact sur les recherches de terrain et sur la population de la République Démocratique du Congo

The road to Ubundu, 2020, picture by Shingo Takamura

Le 18 mars dernier, qui aurait dû être un jour comme un autre pour la plupart des Congolais, Felix Tshisekedi, Président de la RDCongo, annonçait les premières mesures pour contenir le coronavirus. Tous les vols internationaux ont été interdits, les rassemblements publics bannis, les institutions d’éducation fermées. Tout ceci s’est passé lorsque je me trouvais à Ubundu, à 125 km au sud de Kisangani, Province de la Tshopo, RDCongo. J’étais en plein milieu de mes recherches de terrain, collectant les histoires ancestrales et retraçant les routes de migration des peuples mokpá, enya, balengola, mituku, et kumu. Même si les sites de recherche étaient extrêmement difficiles à atteindre suite aux conditions des routes, mon terrain avançait bien. Après les interviews avec les personnes âgées de plusieurs villages, je commençais à avoir un aperçu des contacts interethniques et des migrations à l’époque précoloniale. Les rivières comme voies de déplacements ont facilité l’expansion de l’immigration des Mokpa et des Enya, tout en empêchant les Kumu d’accéder à la rive gauche du fleuve Congo.

La diffusion alarmante du coronavirus m’a forcé à fuir le Congo et j’ai dû entamer un voyage risqué pour rentrer chez moi. Cela a été une expérience difficile parce que j’ai été obligé de quitter mon terrain en plein milieu de mes recherches. Lors de mon voyage retour, j’ai été bloqué par de strictes mesures gouvernementales. J’aurais aimé pouvoir continuer le terrain et attendre que la situation se calme mais la pandémie du coronavirus se répandait de façon inquiétante. Avant l’état d’urgence, des émeutes et des actes de violence avaient été signalés à l’encontre des Asiatiques partout dans les pays avoisinants. Par conséquent, l’institution japonaise pour laquelle j’ai travaillé auparavant et avec laquelle je reste en contact a pris la décision de rappeler tous ses chercheurs se trouvant sur le continent africain. Déjà en temps normal, la sécurité n’est pas maximale au Congo alors, avec la pandémie, la situation aurait pu se transformer en un réel chaos. Voilà pourquoi il ne me restait pas d’autre choix que de retourner à Kinshasa où je pouvais demeurer sous la protection de l’ambassade du Japon.

Cela a été très difficile nerveusement d’arriver jusqu’à la capitale. La situation avait empiré. Deux jours après mon arrivée à Kinshasa, le gouvernement congolais a fermé tous les aéroports nationaux et plusieurs primatologues, qui faisaient des recherches dans la Province Tshuapa, n’eurent plus la possibilité de quitter leurs sites respectifs. Les efforts assidus des institutions de recherche et des ambassades étrangères ont permis à ces chercheurs de quitter le pays après plusieurs semaines d’attente. A ce jour, ils restent des scientifiques bloqués dans les forêts. C’était une de mes craintes que de rester isolé dans la forêt où ma sécurité n’aurait pu être assurée, avec l’impossibilité pour les diplomates de me rapatrier.

J’étais à peine arrivé dans la capitale que des mesures de confinement ont été mises en place, ce qui a engendré énormément d’inquiétude parmi la population. Plus précisément, la fermeture des frontières et la restriction de la mobilité commençaient à avoir des effets terribles sur la vie quotidienne des gens. La plupart des ressources alimentaires de Kinshasa viennent d’autres provinces. Il était certain que cela allait engendrer des hausses de prix (de deux dollars par jour) qui allaient toucher plus particulièrement la population pauvre déjà sous le seuil de pauvreté. Et comme prévu, les mesures strictes ont entrainé l’augmentation des prix des denrées alimentaires ainsi que d’autres produits de base, ce qui a déclenché une période de famine pour la population, surtout concernant les plus pauvres. Le virus est terrible mais le manque d’ordre public l’est encore plus.

J’ai essayé de quitter le pays le plus vite possible en espérant bénéficier des vols de rapatriement organisés par les États-Unis et la France mais il ne m’était pas permis d’embarquer étant donné que je n’étais ni américain ni français.

Ceux qui ont trouvé une solution pour assurer mon retour sont mes responsables, camarades, professeurs et collègues de l’ULB. Immédiatement après ma décision de quitter le pays, ils ont mis en route un réseau de plus de dix personnes qui ont fait l’impossible pour trouver une issue favorable. De savoir que je pouvais compter sur eux, cela m’a rassuré durant ces moments difficiles et cela a permis que je sois en sécurité. Grâce à des négociations continues avec l’ambassade belge, ils ont réussi à ce que mon nom soit repris sur la liste des gens à évacuer. Je me sentais sans espoir au début parce que j’avais déjà tenté d’embarquer trois fois mais leurs efforts m’ont permis de monter sur le deuxième vol de rapatriement de l’ambassade belge. Et maintenant, je suis à nouveau chez moi en toute sécurité.

En repensant à tout cela, j’ai vécu des moments très difficiles en 2011, les pandémies d’Ebola, des coups de feu, des collisions de véhicules, mais cette évacuation a été l’un des moments les plus pénibles de mes 48 mois d’expérience en RDCongo. Cette propagation du COVID-19 a entrainé une pression continue pour moi et je n’arrive toujours pas à évacuer ces moments de tensions que j’ai vécu.

Peut-être que nous ne reviendrons pas à une vie normale et mes pensées vont à mes amis au Congo qui sont encore exposés à de terribles tensions.

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