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Contact de la langue mokpá avec les langues environnantes de terminus ad quem du Lualaba et a quo du fleuve Congo à Kisangani

David Kopa wa Kopa, interview sur la langue mokpá, Batikamondji, 20/02/20

En février 2020, nous avons réalisé le tout premier terrain linguistique de nos recherches doctorales. C’était au Sud de la ville de Kisangani, province de la Tshopo en République Démocratique du Congo. Nous avons ébauché les enquêtes sur les 7 langues notamment le mokpá, le ɛnyá, le metóko et le lengola, langues riveraines parlées dans la galerie fluviale qui relie le Territoire d’Ubundu à la ville de Kisangani, et en plus, sur les langues avoisinantes à savoir le kómo, le bali et le lega.  Notons que le focus de cette étude est le mokpá (ou cénamokpa), une langue en contact proche avec le kómo et menacée de disparition. En effet, le mariage entre différentes ethnies et la swahilisation de cette région, constituent un facteur majeur de la perte d’identité (langue) mokpá. La langue ne présente plus une bonne vitalité dans ses quinze villages au profit du swahili. Parmi ces quinze villages mokpá, il existe dix villages où la langue ne se parle presque plus: Batikalela PK40 (PK = « point kilométrique » de la route vers Ubundu), Maboke PK51, Banyapungu PK64, Batikamondji PK67, Banyasongo PK74, Banyambutu PK75, Banyakayita PK76, Batikaboya PK78, Banyakimba II PK 87, et Banyakimba I PK90. Par contre, il y a cinq villages où la langue se parle encore bien: à Banyakipanga PK96 où se trouve le confluent de la rivière Oɓiatoku, à Banyamumbo PK102, à Bamanga PK118, situé dans une île qui protège encore la langue, à Bangengela PK120 et enfin, à Tubundubundu PK123, situé à 2 km du centre d’Ubundu PK125.

On peut se rappeler que l’installation actuelle de chaque communauté linguistique, n’est qu’un cas des grandes marches migratoires qui ont marqué, dans le temps, les expansions bantus. Nos recherches se centrent sur le contact entre le mokpá (langue de pêcheurs) avec le kómo (langue de chasseurs), les ɛnyá, lengola et metóko, langues riveraines, et associent les bali et lega (langues de cultivateurs). Il y a bien de questions qui pilotent cette étude : D’où sont venues ces langues ? Et par quelle voie ? S’agit-il vraiment des langues ou ce sont des dialectes ? Quel est l’état vital du mokpá ? Quel est l’impact de leur cohabitation ? Notre premier terrain nous a permis de faire les observations sur les origines proches des ethnies de nos langues d’études, sur la tendance de leur parenté extralinguistique et linguistique, et enfin sur l’impact du contact interlinguistique. Ces observations se présentent de la manière suivante :

Les différents témoignages que nous avons collectés de sages vieux de ces ethnies ont été traités par nous et nous ont permis de remonter l’origine proche de mokpá, ɛnyá, metóko et lengola dans la région de Shabunda au Maniema. Ces ethnies, semble-t-il, y vivaient ensemble avec leur frère lega. Selon la tradition orale, ce sont les morts régulières enregistrées lors des cérémonies de circoncision en défaveur des mokpá, ɛnyá et metóko qui auraient provoqué cette dernière dispersion. Ces derniers, suivis de lengola, ont emprunté la rivière Oɓiatoku pour atteindre le confluent du Lualaba. Leur installation temporaire près de ce confluent fut possible grâce au kómo qui se montra accueillant. Celui-ci aurait quitté ses frères Bira et Ndaka en Ituri à cause de sa cupidité et, s’est retrouvé enfin dans la galerie forestière que traverse la rivière Oɓiatoku. Le kómo y fut assimilé aux chasseurs-cueilleurs qui le ressemblaient morphologiquement et, plus tard, il deviendra propriétaire de cette forêt. C’est alors qu’il accueillera les ethnies mokpá, ɛnyá, metóko et lengola pendant une longue période avant que chacune ne trouve une zone adaptée à ses activités vivrières. Mais, avec la cruauté de kómo qui aurait commencé à se manifester, surtout, par la consommation des jeunes garçons appartenant à d’autres ethnies, l’éparpillement deviendrait alors urgent. Ainsi lengola se dirigea vers l’amont du Lualaba et s’installa pour la pêche et l’agriculture au-delà des chutes Tubundubundu à Ubundu; le metóko avoisina le lengola jusqu’à la palmeraie qui le séduisait ; le mokpá s’installa progressivement depuis les chutes Tubundubundu jusqu’à Batikalela, quinzième et dernier village mokpá, situé à 40 km de chutes Wagenia ; enfin, le ɛnyá descendît jusqu’à Kisangani où il trouva les dernières chutes occupées par le mbole qui se verra chassé par ce passionné des chutes. La légende veut que, c’est ici que le ɛnyá serait désigné par une jeune fille kómo par le terme « Bageni » (qui signifie en swahili : visiteurs). Car celle-ci, ayant vu l’inconnu aux chutes pendant qu’elle puisait de l’eau, à son retour à la maison, elle en informa à ses parents en swahili que Tipo-Tipo avait imposé dans cette jungle lors des campagnes arabes, en ces termes : « …niliona bageni ku bahali » (…j’ai vu les visiteurs au fleuve). Les deux termes (Baɛnyá et Bageni ou Bagenyi), bien que désignant un même groupe de peuples, auraient en ce sens, des origines différentes. Ici, on peut noter que les ressemblances formelles entre ces deux termes ne seraient qu’une coïncidence hasardeuse qui, aujourd’hui, fait croire qu’il s’agit d’un terme unique.

Au niveau linguistique, lorsqu’on observe les vocabulaires collectés, la parenté entre certaines langues se confirme par des correspondances des mots au niveau formel et sémantique. Le mokpá, ɛnyá et metóko, par exemple, seraient des dialectes d’une seule langue qui se sont divergés en langues autonomes. Et si on les rattache au lega (Mwenga), on constate dans le fonctionnement du lega, l’absence des consonnes k, ɸ et de labiovélaires ; mais les mokpá, ɛnyá et metóko voire lengola en possèdent. Autre observation, les consonnes p et g existent en lega mais elles sont absentes en mokpá, ɛnyá et metóko. Leur apparition dans ces langues n’est possible qu’en position prénasalisée ou dans un mot d’emprunt et non en position intervocalique. Si l’acquisition et/ou la perte de certaines consonnes peut être liée aux changements linguistiques internes, l’acquisition de labiovélaires serait probablement un phénomène de contact linguistique. Au regard de ce qui précède, nous pensons que l’acquisition des labiovélaires par les langues bantus, n’est pas toujours liée à leur contact avec les langues non-bantus mais aussi probablement, certaines langues bantu auraient joué le rôle de médiateur. Car, par exemple, les mokpá, ɛnyá et metóko, langues bantu, possèderaient bien des labiovélaires suite au contact avec le kómo, une langue bantu.

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