Mokpa (D15)

Batikamondi

Cet article de blog a été écrit par François Abuka Balabala Alumesa, David Kopa wa Kopa & Birgit Ricquier. Veuillez citer comme suit :

Abuka Balabala Alumesa, François, David Kopa wa Kopa & Birgit Ricquier. 2026. Mokpa (D15). Article de blog sur le site web du projet BANTURIVERS : https://banturivers.eu/fr/mokpa-d15/ .

Au début du projet BANTURIVERS, les linguistes de l’Université de Kisangani nous ont proposé de travailler sur une langue appelée « kileka », parlée à environ 60 km au sud de Kisangani. La toute première mission de terrain du projet consistait en une visite dans un village « leka » situé au bord du fleuve Lualaba. Nous avons bientôt appris que le nom autochtone de la langue est mokpa, ou cenamokpa, ce qui nous a immédiatement renseignés sur la présence de consonnes labiales-vélaires, devenues un premier sujet de recherche. David Kopa wa Kopa a poursuivi l’étude de l’histoire de la langue dans le cadre de son doctorat. Ce qui suit est une présentation de cette langue jusqu’ici peu connue. Le fichier ID du mokpa est disponible sur notre carte linguistique.

Géographie

Le mokpa, ou cenamokpa, est une langue bantoue parlée dans 15 villages situés sur les rives du Lualaba, de Batikalela à Tubundubundu (à 2 kilomètres d’Ubundu). Cette implantation au bord du fleuve correspond à l’auto-identification des Mokpa comme communautés de pêcheurs, contrairement aux Komo voisins qui vivent à l’intérieur des terres, à l’est de la Lualaba. Parmi les autres communautés voisines, on trouve les Enya (ou Wagenya) et les Lengola. Les Enya, également pêcheurs, vivent près des chutes de Boyoma, dites « Wagenya », à Kisangani. Les Lengola vivent principalement sur la rive gauche du Lualaba, mais au sud de la communauté Mokpa, on trouve également des villages Lengola sur la rive droite du fleuve. Cette région au sud de Kisangani utilise le kiswahili comme langue véhiculaire. Les recherches menées par David Kopa wa Kopa démontrent que l’usage courant du kiswahili menace la transmission intergénérationnelle du mokpa (Kopa wa Kopa 2025).

Le nom « Mokpa » n’apparaît ni dans les archives coloniales, ni dans la littérature ethnographique. Seul l’exonyme « Baleka », qui désigne le « peuple Leka », est mentionné, mais ce terme peut également faire référence aux « peuples des rivières » en général, puisqu’il a également été appliqué aux communautés Metoko et Lengola (voir Ricquier et al. 2023). Le terme « Leka » apparaît aussi dans un manuel sur la sculpture et une carte ethnographique de Felix (1987 : 72 ; 2005), mais il désigne principalement les Enya ainsi que les Mbole et les Metoko le long des fleuves Congo et Lualaba. L’absence de reconnaissance de la communauté Mokpa par les autorités coloniales a des conséquences administratives, à savoir que les villages appartiennent actuellement à différents « secteurs » du territoire d’Ubundu, à savoir Bakumu Mandombe, Bakumu d’Obiatuku et Walengola-Baleka.

Les recherches phylogénétiques menées par Ricquier, Grollemund et coll. (2022 ; article en préparation) ont démontré que le mokpa appartient au sous-groupe Lega et qu’il est le plus étroitement apparenté à l’enya (D14) et au metoko (D13) ; les langues voisines, le lengola (D12) et le komo (D23), ne sont pas étroitement apparentées et appartiennent en fait à un sous-groupe bantou différent (voir figure 2). Nous proposons donc le code bantou D15 pour le mokpa.[1] En ce qui concerne le code dans l’Atlas linguistique de la République démocratique du Congo (AL-RDC) (Maalu Bungi 2010), nous proposons le numéro vacant 435, afin qu’il soit placé à proximité des langues apparentées mentionnées ici.[2] Le mokpa ne présente pas de variations dialectales significatives.

Arbre génétique simplifiée, basée sur les recherches de Ricquier, Grollemund et collègues (Ricquier et al. 2022; article en préparation)

Aperçu de la littérature

Jusqu’à récemment, le mokpa était pratiquement inconnu de la communauté scientifique. Il ne figure même pas dans l’Ethnologue (Eberhard et al. 2026). On n’a trouvé qu’un seul ouvrage publié sur le mokpa, une esquisse grammaticale (Motingea Mangulu 1990). Deux thèses ont été rédigées sur la langue, mais elles ne sont pas facilement accessibles (Salumu 1990; Satugombo 2008). François Abuka a lui aussi travaillé sur la langue, dans une perspective comparative (Abuka 1998; 2021).

Quelques caractéristiques linguistiques

Même si le mokpa est génétiquement proche de l’enya, il est considéré comme une langue distincte par ses locuteurs. On peut citer de nombreuses différences lexicales, même dans le vocabulaire de base, comme le montre le tableau 1.

françaismokpaenyametoko
‘plume’osáitɔngɔ́keóɸe
‘cœur’cetóomotémamotéma
‘couteau’ɔwɛ́ɔkaɓúsúkaɔmbá
‘nuitcendiɓotúmoísí
‘personne’mɛamotomonto
‘ciel’iyooɓóambingóni
‘mordre’kogbúyakofunyakɔtɔ́a
‘donner’końkakoésakoɸá
‘voir’kɔsɛ́akɔmɔ́nakɔmɔ́a
‘dormir’koɓongakolámakolá

Tableau 1: Différences lexicales non exhaustives entre le mokpa, l’enya et le metoko

Sur le plan phonologique, le mokpa présente une distinction à deux tons, sept voyelles [i e ɛ a ɔ o u], des occlusives labiales-vélaires voisées et non voisées [g͡b] et [k͡p], ainsi que deux implosives [ɓ] et [ɗ]. Les occlusives labiales-vélaires ont fait l’objet d’une étude comparative (Kopa wa Kopa & Ricquier 2023). Les préfixes des classes nominales du mokpa utilisent [w] plutôt que [ɓ] comme on le trouve en metoko et en enya, ce qui conduit à une prononciation clairement différente des préfixes des classes nominales 2, 8 et 14 (voir tableau 2). On pourrait citer d’autres exemples de cette correspondance phonétique, par exemple mowe en mokpa par rapport à moɓe en enya et en metoko (« corps »), mais cela ne semble pas avoir affecté systématiquement le lexique.

mokpáenyametoko
ClasseFormeClasseFormeClasseFormeClasseFormeClasseFormeClasseForme
1mo-2wa-1mo-2ɓa-1mo-2ɓa-
3mo-4me-3mo-4me-3mo-4me-
5i-, li-6ma-5i-, li-6ma-5i-, li-6ma-
7ce-8we-7ce-8ɓe-7ke-8ɓe-
9N-10N-9N-10N-9N-10N-
11o-10n-11o-10N-11o-10N-
12ka-13to-12ka-13to-12ka-13to-
14wo-6ma-14ɓo-6ma-14ɓo-6ma-
15ko-  15ko-  15ko-  

Tableau 2: Préfixes et paires de classes nominales : on remarque que, dans les trois langues, les classes 9 et 12 peuvent également être associées à la classe 6 ; en metoko, c’est également le cas pour les formes singulières de la classe 11

Le mokpa possède les 15 premières classes nominales bantoues (voir tableau 2). À l’instar de l’enya et du metoko, langues étroitement apparentées, mais contrairement aux autres langues bantoues de la région, le mokpa utilise fréquemment les classes nominales 12 ka- (singulier) et 13 to- (pluriel), et ce au-delà de la formation des diminutifs. La classe nominale 12 peut également prendre la classe nominale 6 ma- comme pluriel, mais cela est moins courant (voir tableau 3).

 singulierpluriel
12/13‘oiseau’kayonitoyoni
12/13‘bouche’kamatoma
12/6‘pied’kaomao

Tableau 3: Classe nominale 12 en mokpa

Le mokpa au sein du projet BANTURIVERS

Le mokpa a constitué le sujet principal de la thèse de doctorat de David Kopa wa Kopa, soutenue avec succès en mars 2025 (lire ici). Cette thèse étudie les contacts linguistiques passés et présents entre le mokpa et les langues voisines que sont l’enya, le metoko, le lengola, le komo et le mbole. Les résultats concernant la présence de consonnes labiales-vélaires ont été publiés dans Kopa wa Kopa & Ricquier (2023) et Ricquier et al. (2023). Des recherches supplémentaires portent sur la situation sociolinguistique et les contacts linguistiques actuels, ainsi que sur des comparaisons lexicales et phonologiques plus approfondies (Kopa wa Kopa 2025 ; Kopa wa Kopa & Ricquier 2025). La thèse conclut que les ancêtres du mokpa et des langues les plus proches génétiquement, l’enya et le metoko, étaient en contact avec les ancêtres des locuteurs du mbole. Des preuves peuvent être trouvées dans la phonologie, en particulier les labiales-vélaires, et dans le lexique. Le mokpa a également échangé du vocabulaire avec des langues telles que le lengola et le komo. Quant à la situation sociolinguistique actuelle, le mokpa est rarement transmis à la jeune génération, le swahili étant utilisé à sa place ; cela suggère que le mokpa est au bord de l’extinction.

Références

Abuka Balabala Alumesa, Francois. 1998. Etude lexicostatistique de trois langues du groupe D10 y compris des éléments du Proto-Bantu. Les Cahiers du CRIDE, Nouvelle série 1:79-100.

Abuka Balabala Alumesa, Francois. 2021. Langues riveraines de Kisangani à Ubundu. Étude descriptive, comparative et classificatoire (3 langues : enya, lengola et mokpa). Université de Kisangani: these de doctorat.

Eberhard, David M., Gary F. Simons, and Alison J. Robinson (eds.). 2026. Ethnologue: Languages of the World. Twenty-ninth edition. Dallas, Texas: SIL Global. Online version: https://www.ethnologue.com/ .

Felix, Marc Leo. 1987. 100 peoples of Zaire and their sculpture. The handbook. Brussels, San Francisco & Bukavu: Zaïre Basin Art History Research Foundation.

Kopa wa Kopa, David. 2025. Phénomènes de contact linguistique dans le nord-est du bassin du Congo : Cas de langues mokpá, ɛnyá, metóko et les autres langues du bas Lualaba. Université libre de Bruxelles : thèse de doctorat.

Kopa wa Kopa, David and Birgit Ricquier. 2023. Les labiales-vélaires et l’histoire linguistique de trois langues bantu orientales: ɛnyá, mokpá et metóko. Linguistique et langues africaines 9(2). https://doi.org/10.4000/lla.13070 .

Kopa wa Kopa, David & Birgit Ricquier. 2025. De la stratigraphie lexicale dans trois langues lega à l’histoire de contact linguistique dans le cours inférieur de la Lualaba (RDC). Africana Linguistica 31:69-106. DOI: 10.2143/AL.31.0.3295059 .

Maalu Bungi, C. 2010. Atlas Linguistique de la République Démocratique du Congo (AL-RDC). Yaoundé: CERDOTOLA.

Maho, Jouni Filip. 2009. NUGL Online. The online version of the New Updated Guthrie List, a referential classification of the Bantu languages.   https://www.yumpu.com/en/document/view/15754239/nugl-online-glocalnet .

Motingea Mangulu, Andrea. 1990. Esquisse de la langue des Mokpá. Afrika und Ubersee 79:66-100.

Ricquier, Birgit, Rebecca Grollemund, David Kopa wa Kopa, Constance Kutsch Lojenga, François Abuka Balabala Alumesa, Nicolas Mombaya Liwila & Emmanuel Ngbanga Bandombele. 2022. A new phylogenetic classification for the Bantu languages of the northeastern Democratic Republic of the Congo. Paper presented at the International Conference on Historical Linguistics 25, Oxford University, 1-5 August 2022.

Ricquier, B., Nieblas Ramirez, L., Livingstone Smith, A., Takamura, Sh., Kopa wa Kopa, D., & Daou Joiris, V. 2023. Paths in the eastern Congo rainforest: Vernacular histories, colonial interpretations and linguistic data on the settlement of the lower Lualaba. Afriques 14 (en ligne). DOI: https://doi.org/10.4000/afriques.4465 .

Salumu, R. 1990. Identité linguistique d’Inamokpá de la zone d’Ubundu (Haut-Zaire). Département de Francais, Insitut Supérieur Pédagogique de Mbandaka.

Satugombo, S. G. 2008. Etude lexico-sémantique de la langue leka. Département de Francais-Langues Africaines, Institut Supérieur Pédagogique de Kisangani.


[1] Dans une publication précédente (Kopa wa Kopa & Ricquier 2023), nous avions proposé le code D142, le code D141 ayant été attribué au zula (Maho 2009). Cependant, étant donné que le zula n’est pas génétiquement proche et que le mokpa ne doit pas être considéré comme un dialecte de l’enya, nous estimons que le code « D15 » est plus approprié et qu’il convient de l’utiliser désormais.

[2] Plus précisément: enya 406, komo 412, lengola 416, metoko 421.

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